lea@leaabaroa.online
                          plastiquement

ne pas prétendre que la matière est autre que
fugitive : éviter le vernis
montrer les choses telles qu'elles adviennent
tels des amas de poussière presque hasardeux
dans lesquels tout est contenu
qui, dissous sous l'effet d'un moindre souffle,
retourneraient au vent




« J’ai créé mon premier blog quand j’avais treize ans. À l’époque on habitait avec mes parents dans un logement de fonction sur un domaine pénitentiaire, l’un d’eux étant employé par la prison. Les domaines pénitentiaires sont de drôles d’espèces d’espace, des zones tampons, ni tout à fait à l’intérieur ni tout à fait à l’extérieur - tu vis dans un endroit qui s’étend en largeur sur quelques dizaines de mètres, avec d’un côté le mur d’enceinte de la prison et de l’autre le monde extérieur, protégé par une grille qui court sur tout le diamètre. Il y a des domaines où, pour pouvoir entrer et sortir, tu dois montrer une pièce d’identité. Il faut être autorisé. Donc, d’une certaine manière maintenue à la frontière du monde, en tout cas pas du même côté que mes copines, j’ai créé mon blog. C’était un Skyblog, et j’ai commencé à faire de la photo pour parler des choses. La photographie est ma langue natale. J’ai rencontré plein de filles, plein de garçons, on utilisait tous des pseudos et aucun de nous ne savait vraiment qui était l’autre, ça créait une proximité particulière, comme si on avait un accès direct à la tête de chacun, au-delà de la frontière de l’identité. On se retrouvait sur MSN, on entretenait par mail des correspondances assidues. On finissait par se retrouver à l’extérieur, on allait boire des cafés, on trainait dans les salles de concert. Parmi nous il y avait ceux qu’on aimait parce qu’ils étaient de géniaux producteurs de contenu - je me souviens de cette fille qui a ensuite fait des études de philo et qui écrivait des articles fleuves, dix-mille caractères par article peut-être, super bien écrit, qui te donnaient l’impression d’être en prise avec son monde. Je ne me souviens pas de ce que je racontais, ce que j’aimais surtout c’était prendre soin de l’apparence de mon blog, de mon MySpace ensuite – c’est là que se situait mon discours. Je me souviens qu’on pouvait entrer dans le code et complètement modifier le style de nos pages, et c’était aussi important que le reste. Je crois qu’il ne s’agissait que de ça pour moi, expérimenter la forme. Ensuite vers 2006 mes copines ont commencé à déserter MySpace pour Facebook. Il fallait s’y inscrire sous sa véritable identité, même injonction qu’aux frontières des domaines pénitentiaires, et on n’avait plus accès au code, le style était le même pour tout le monde. Je n’ai pas compris, je me suis désintéressée. Je conservais juste un overblog pour tester des choses, qui était consacré à mes photos – elles apparaissaient sur fond blanc, avec de larges marges, et il n’y avait pas d’autre élément. J’ai eu mon bac en 2008, il m’a fallu une autre année pour atterrir quelque part, un peu par hasard. Je n’avais jamais entendu parler de design jusqu’à ce que je tombe sur une émission à la télé qui expliquait comment le Concorde avait été créé et j'ai pensé ok. J’ai adressé des lettres de motivation à plusieurs écoles d’arts appliqués parisiennes, j’ai été prise quelque part. La première année on avait huit heures de dessin par semaine voire plus, je n’avais jamais dessiné et j’étais mauvaise, et ça ne m’intéressait pas. Je veux dire que le rapport au monde que tu développes quand tu dessines n’est pas le mien. Le seul cours où j’étais à l’aise, où la matière me paraissait naturelle à modeler, c’était composition surface. Il fallait, sur une surface, la plupart du temps une feuille de papier, agencer des éléments graphiques de manière à répondre à la problématique donnée. Mais à part ça je ne voyais pas où j’allais, et après un an et demi j’ai quitté l’école. J’ai vendu des chaussures, j’ai commencé à travailler l’image d’un groupe de musique, premier logo, première pochette de disque, premier site internet, et ça a été mon véritable apprentissage. Je me suis inscrite à l’université, dans une section d’études visuelles et nouveaux médias, parce qu’il faut être de son temps. Je retrouvais pour de bon le code et pouvais réellement réfléchir à ce qu’était globalement, toutes disciplines et toutes époques confondues, une image. Je crois que, quand on produit des formes, on doit aussi reconnaître et s’insérer dans des lignées qui parviendraient à durer. En 2011 je me suis inscrite sur Facebook pour gérer la page du groupe de musique - c’est là que j’ai créé Visions Particulières, c’était mon pseudo. En 2015 le garçon avec qui je vivais, qui lui aussi utilisait un pseudo, a reçu un mail de la part de Facebook l’informant que son compte serait supprimé s’il n’utilisait pas son vrai nom. J’ai fini par quitter Facebook. Abaroa n’est pas mon vrai nom, mais ici je peux faire ce que je veux. J’ai testé Instagram. J’ai trouvé ça horrible, à cause du format tellement restrictif. La trajectoire des réseaux sociaux, la croissance exponentielle du nombre d’inscrits, sont intrinséquement liées à la simplification extrême de la forme de leurs interfaces, qui les rend faciles d’accès et d’utilisation - ce qui est facile est accueillant. Instagram, il n’y a rien de plus simple ; tu t’inscris, tu prends une photo, tu la postes. Pas de question à se poser. Le carré est un quadrangle neutre, capable d’abriter à la fois l’horizontale et la verticale. Je me souviens d’un jour où ma prof de composition surface m’avait déconseillé cette forme qui ne prenait pas position. Cette volonté de neutralité me fait penser à l’emploi de l’extrême maigreur dans l’industrie de la mode. Je ne crois pas qu’elle soit liée à un critère esthétique, ce n’est pas beau d’être maigre, mais c’est pratique : si personne n’a de forme, alors tout le monde peut porter les mêmes vêtements. La différence se cultive dans la forme. à l’université je préparais un exposé quand j’ai lu cette phrase sur laquelle Eisenstein ouvre ses mémoires, qui est en fait de William Blake : Je dois créer mon propre système ou être asservi par celui d’un autre. J’ai quitté Instagram, gardé Visions Particulières et décidé de continuer à fabriquer mes formes et mes espaces, soit des formes et des espaces selon leurs potentiels propres. »
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LÉA ABAROA
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